Pouvez-vous nous parler de votre parcours académique dans les STEM?
Mon parcours académique en STEM s’est construit progressivement, guidé par la curiosité, l’excellence académique et le désir de relier la théorie à des applications concrètes. Après avoir envisagé la médecine, j’ai choisi de m’orienter vers les mathématiques, un domaine dans lequel j’excellais déjà très tôt et qui a constitué une base solide pour la suite de mon parcours.
À l’université, j’ai suivi une formation en mathématiques avec une minor en informatique, ce qui m’a permis de développer très tôt un profil interdisciplinaire. Mes résultats académiques ont été régulièrement reconnus, notamment par l’obtention répétée du Presidential Grant, qui a soutenu mon parcours tout au long de mes études de premier cycle. En parallèle, j’ai réalisé plusieurs stages et projets pratiques en informatique, où j’ai découvert l’intelligence artificielle, puis le Big Data, à la croisée des mathématiques et de l’informatique.
Cette orientation m’a conduite à intégrer le programme Big Data de l’African Institute for Mathematical Sciences (AIMS) grâce à la bourse de la Mastercard Foundation, une étape qui a profondément structuré mon parcours en data science. J’ai ensuite poursuivi un master à l’Université Paris-Saclay avec une bourse d’excellence, avant de réaliser un doctorat financé par une bourse CIFRE, en collaboration avec l’industrie, afin de concilier recherche académique et applications concrètes.
Au cours de mon parcours doctoral , j’ai contribué à plusieurs projets de recherche reconnus internationalement, notamment AfriMTE, AfriCOMET, IrokoBench, AfriMed-QA et The World Wide Recipe, centrés sur les langues africaines, les modèles de langage et l’IA responsable. Certains de ces travaux ont été distingués dans des conférences de premier plan, notamment avec des Outstanding Paper Awards et Honourable Mentions à NAACL et FAccT.
J’ai également bénéficié de plusieurs bourses de mobilité scientifique qui m’ont permis de participer à des conférences internationales majeures telles que Deep Learning Indaba, Black in AI à NeurIPS, CVPR (Computer Vision and Pattern Recognition) et Women in Machine Learning (WiML) à NeurIPS, renforçant ainsi mon ancrage dans la communauté scientifique mondiale.
Aujourd’hui, je travaille comme data scientist dans un environnement qui valorise la recherche, ce qui me permet de continuer à produire des travaux scientifiques tout en développant des solutions concrètes.
Qu'est-ce qui vous a motivé à poursuivre une carrière dans ce domaine?
Ce qui m’a motivé à poursuivre une carrière dans ce domaine, c’est d’abord la cohérence progressive entre mes aptitudes, mes centres d’intérêt et les opportunités que j’ai rencontrées. Mon parcours en mathématiques et en informatique m’a permis de découvrir très tôt le plaisir de comprendre, de résoudre des problèmes complexes et d’appliquer des concepts abstraits à des situations réelles.
Les résultats académiques et les reconnaissances obtenues à différentes étapes de mon parcours ont renforcé ma confiance et confirmé que l’engagement, la rigueur et la persévérance sont récompensés dans les domaines STEM. Les bourses, programmes d’excellence et financements de recherche que j’ai obtenus m’ont ouvert l’accès à des institutions de haut niveau, à des environnements stimulants et à des communautés scientifiques internationales.
Enfin, la découverte de domaines comme la data science, l’intelligence artificielle et le Big Data a été décisive, car ils se situent au croisement des mathématiques, de l’informatique et de l’impact sociétal. Pouvoir utiliser ces compétences pour mener des projets concrets, collaborer à l’échelle internationale et contribuer à des solutions adaptées à des contextes réels, notamment en Afrique, est ce qui motive durablement mon engagement dans ce domaine.
Quels sont les défis auquels vous avez été confrontée en tant que femme dans les STEM et comment les avez-vous surmontés?
En tant que femme dans les STEM, l’un des premiers défis a été d’évoluer dans des domaines majoritairement masculins, comme les mathématiques et l’informatique. Il était parfois difficile de se projeter ou de trouver des modèles auxquels s’identifier, ce qui peut créer un sentiment d’isolement. J’ai surmonté cela en me concentrant sur mes compétences, mes modèles que j’avais en famille, notamment mes parents et mon frère que j’admirais beaucoup, ainsi que des mentors et en construisant des réseaux solides, notamment à travers des communautés académiques et scientifiques.
Un autre défi important a été la transition entre les systèmes éducatifs anglophone et francophone. Même en étant bilingue, étudier des concepts scientifiques complexes en français a demandé une grande capacité d’adaptation, ainsi que des efforts supplémentaires pour rattraper certains écarts de programme, notamment lors du passage des mathématiques à l’informatique. Cette période m’a appris la rigueur, la résilience et l’apprentissage autonome.
Ce qui m’a permis d’avancer, c’est un environnement familial qui valorisait profondément l’éducation, mais aussi l’exemple de personnes travailleuses autour de moi. J’ai également transformé les situations de doute ou de sous-estimation en motivation, en restant humble, ouverte à l’apprentissage et déterminée à progresser. Aujourd’hui, ces défis sont devenus des forces : ils m’ont donné confiance, adaptabilité et l’envie de contribuer à rendre les STEM plus inclusifs pour les générations futures.
Quelles sont les avancées les plus passionantes ou les projets les plus intéresssants dans votre domaine actuellement?
Dans mon domaine, plusieurs avancées sont particulièrement passionnantes. L’une d’elles concerne la création de jeux de données pour les langues sous-représentées, notamment en s’appuyant sur des langues déjà bien dotées et structurellement proches. L’idée est de exploiter ces similarités pour réduire l’effort, le coût et le temps nécessaires à la constitution de nouveaux datasets, ce qui est essentiel pour rendre l’IA plus inclusive.
Je suis également très impressionnée par les progrès récents de l’IA sur les capacités de raisonnement, où les modèles ne se contentent plus de prédire des réponses, mais commencent à structurer leur réflexion, à expliquer et à généraliser. Ces avancées ouvrent des perspectives importantes pour des applications plus fiables et plus utiles.
Enfin, un axe qui me tient particulièrement à cœur est le développement de modèles plus légers et plus sobres en ressources. Réduire les besoins en données, en calcul et en énergie est crucial, surtout dans des contextes comme l’Afrique où l’accès aux infrastructures est limité. C’est aussi un enjeu environnemental majeur, car l’entraînement de très grands modèles a un impact réel sur le climat. Travailler sur une IA plus efficace, accessible et durable est, selon moi, l’un des défis les plus importants aujourd’hui.
Comment voyez-vous l'avenir des STEM? : Quelles sont vos prédictions sur les domaines qui connaitront une croissance significative et quels défis devront être relevés?
Je vois l’avenir des STEM comme une accélération continue, à la fois extrêmement prometteuse et profondément structurante pour nos sociétés, mais aussi comme un moment charnière. Les progrès technologiques, en particulier en intelligence artificielle, en sciences des données et en calcul scientifique, vont continuer à transformer presque tous les secteurs : la santé, l’éducation, l’énergie, l’agriculture, l’industrie et la recherche scientifique. Nous entrons dans une phase où la technologie ne cherche plus seulement la performance, mais aussi la compréhension, la fiabilité et l’utilité réelle.
Les domaines qui connaîtront la plus forte croissance seront ceux qui combinent l’IA et le raisonnement, l’IA et les sciences naturelles, ainsi que les technologies capables de fonctionner efficacement dans des environnements contraints. L’IA deviendra de plus en plus une question d’efficacité, de robustesse et d’impact concret, et non uniquement de puissance de calcul. Cette évolution s’accompagne toutefois de défis majeurs.
Le premier est celui de l’équité d’accès : il faudra éviter que les avancées en STEM ne profitent qu’aux régions disposant de ressources financières et computationnelles importantes. Le deuxième défi concerne la durabilité, avec la nécessité de réduire l’empreinte énergétique et environnementale des technologies. Un enjeu clé sera aussi la sécurité et la souveraineté des données : de nombreux acteurs voudront utiliser des outils d’IA tout en gardant la maîtrise de leurs données. Cela pose des défis importants en matière de protection de la vie privée, de confiance et d’adaptation aux contextes locaux.
Enfin, il existe un défi humain fondamental : former des scientifiques et des ingénieurs capables de penser de manière critique, éthique et interdisciplinaire, et pas seulement de maîtriser des outils techniques.
À mon sens, l’avenir des STEM ne dépendra pas uniquement de ce que la technologie est capable de faire, mais surtout de ce que nous choisirons d’en faire, pour qui et à quelles conditions. Il reposera fortement sur l’interdisciplinarité et sur la formation de profils capables de combiner rigueur scientifique, sens critique et compréhension des contextes humains, afin de mettre les avancées technologiques au service d’un progrès réellement équitable, sûr et durable.
Quels conseils donneriez-vous à une jeune fille qui envisage de poursuivre une carrière dans les STEM?
Je lui dirais d’abord de croire en ses capacités et de se rappeler une chose essentielle : elle a sa place dans les STEM. Ces domaines ne sont pas réservés à un profil particulier. La curiosité, la persévérance et l’envie d’apprendre comptent bien plus que les stéréotypes. Il y aura des moments de doute, des moments où le chemin semblera incertain ou où l’on se sentira seule, mais cela ne remet jamais en question sa légitimité.
Je lui dirais aussi de ne pas avoir peur d’occuper sa place. Poser des questions, même celles qui semblent simples ou différentes, fait partie du processus de découverte. Sa perspective est unique et précieuse. Le monde a besoin de sa curiosité, de ses idées, de sa créativité et de sa voix.
Je lui conseillerais de s’entourer de personnes qui l’élèvent : mentors, amis, communautés bienveillantes. Et lorsque ce soutien manque, apprendre à être cette personne pour soi-même, puis pour les autres. Les parcours en STEM ne sont pas linéaires, et l’exploration, les erreurs et les détours font partie de l’apprentissage.
Enfin, je lui dirais de donner du sens à ce qu’elle apprend. Les STEM sont des outils puissants pour résoudre des problèmes réels et avoir un impact positif sur la société. En restant fidèle à ses valeurs, en travaillant avec rigueur et en prenant confiance en sa voix, elle peut non seulement réussir, mais aussi contribuer à rendre ces domaines plus inclusifs pour les générations futures.
Elle n’a pas besoin d’être parfaite, mais simplement de continuer à avancer. Et en grandissant, ne pas oublier de regarder en arrière et de tendre la main à celles qui suivent. Laisser l’amour guider son travail, ses ambitions et la manière dont elle se traite elle-même et traite les autres, c’est ainsi que l’on construit une carrière porteuse de sens et un impact durable.
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Publié par Dr. Pulchérie Matsodoum Nguemté
Fondatrice de She STEMin Africa

